Raymond Depardon, comme l'écrivait le critique Serge Daney, est « à peu près le seul photographe qui ait réussi son passage au cinéma ». Et sa carrière dans l'un ou l'autre des domaines l'a prouvé, Depardon s'est imposé comme l'un des photographes et des cinéastes français les plus talentueux, au travers d'une œuvre riche à l'évolution personnelle et rigoureuse. Pour ce fils de paysan ayant grandi à la ferme, sur laquelle il reviendra dans son beau recueil,
La ferme du Garet (Carré/ Actes Sud, 1996), la photographie devient dès l'adolescence un moyen de regarder le monde sans sacrifier à sa timidité. Une manière aussi de changer de vie, de partir pour la capitale, de gravir les échelons de la société tout en pratiquant sa passion. Arrivé à Paris à 16 ans, déjà doué mais pas encore formé, Depardon devient l'assistant de Louis Foucherand, un reporter photographe célèbre qui, en s'associant avec Louis Dalmas, amène le jeune Raymond à intégrer l'agence de ce dernier. Très vite, l'apprenti prend goût à cette nouvelle vie. Il n'a que 17 ans et déjà il devient reporter photographe. La technique n'est pas encore systématiquement maîtrisée, mais voir ses images publiées flatte son égo. Comme le disait l'auteur, c'était une époque d'opportunité, lui permettant de vivre une vie excitante, de multiplier les couvertures de magazines avec ses portraits de stars, de partir aux quatre coins du monde aux frais de la princesse. C'est le début des années 60, Depardon fait son apprentissage sur le terrain, il a comme on a dit, un vrai sens de l'information.
Du photojournaliste à l'auteur
Parcourant le monde, il devient un authentique paparazzi et un chasseur de scoop aguerri. On se souviendra de son reportage en 1960 publié dans Paris-Match sur l'expédition Sos-Sahara, en Afrique, cette terre sur laquelle il reviendra si souvent et qu'il connaîtra par cœur. Mais son statut de reporter, mal payé, dans des conditions parfois éprouvantes, le pousse à quitter l'Agence Dalmas pour fonder sa propre agence en 1966, Gamma. Avec Hubert Henrotte, Hugues Vassal, Léonard Raemy et bientôt Gilles Caron, Gamma se veut une agence au service des photographes où chacun peut faire valoir ses droits sur les images. Chaque reporter peut sélectionner ses reportages, les financer et obtenir les compensations méritées. Gamma deviendra ainsi un modèle, un patron que d'autres emprunteront par la suite. Depardon continue alors à couvrir des évènements à travers le monde, il part au Tchad, au Biafra, aux jeux olympiques de Tokyo en 1964, puis à ceux de Munich en 1972, pour la prise d'otage des sportifs israéliens par les terroristes palestiniens. Son style est direct, transparent, documentaire, dépouillé. Et puis progressivement, après avoir prix la tête de Gamma et publié son second ouvrage (collectif),
Chili, qui lui vaut la Robert Capa Gold Metal, Depardon va se détacher de l'information pour explorer une voie plus personnelle. Déjà dans
Chili, lorsque ses collègues se consacrent au putsch, lui s'intéresse à ce qui est à la marge et pourtant au centre, les gens du pays, ceux vivant dans les campagnes - ce qui n'est pas sans le ramener à ses propres souvenirs.
Alors va naître un autre Depardon, plus intime, qui va mêler trajectoire personnelle, regard subjectif, et actualité, loin du photojournalisme, à des années lumières du paparazzi. Pour approfondir ce que ne peut pas dire l'image, il va ainsi de plus en plus utiliser le texte, des notes, des commentaires permettant de ponctuer ses photographies des pensées du moment, ou de l'après. Il va se livrer, partager ses doutes, ses peurs, ses angoisses, sa vision de personnage nomade, d'errant (le très beau recueil
Errances, Seuil, 2000). Le basculement entre cette pratique journalistique et artistique sera scellé avec Notes (Afuyen X, 1979), où après avoir quitté Gamma pour rejoindre l'agence Magnum, il publie cet ouvrage suite à sa couverture de la guerre civile au Liban et en Afghanistan. L'utilisation du texte et de l'image pour souligner les absences de l'un ou de l'autre lui permet alors d'inventer une nouvelle forme de rapport, de lien pour mieux décrire la réalité au travers d'un vécu où l'auteur n'est plus seulement un œil tranchant dans le réel. Depardon quitte ainsi les siens, il s'éloigne de ses pères, de ses frères. Il ne supporte plus le sensationnalisme des photoreporters, l'époque vire à l'indécence, au voyeurisme, elle le dégoûte. Lui qui n'a jamais aimé la guerre, qui ne l'a jamais fasciné, lui ce photographe de la distance, veut alors voguer vers d'autres continents, des voyages plus intimes qui pourtant ne parleront pas moins du monde et ceux qui l'habitent. Pour explorer de nouvelles directions, dès 1974, après divers courts métrages pour la télévision, il se dirige ainsi vers le cinéma et signe son premier long métrage documentaire :
Une partie de campagne, où à la demande de
Valéry Giscard d'Estaing, il suit sa campagne électorale. Hélas, sa projection sera longtemps refusée par l'ancien président ; on ne pourra voir le film qu'en 2002.
Depardon cinéma
S'il continuera alors à publier régulièrement des recueils d'images, le cinéma va devenir sa principale activité. Héritier de
Walker Evans et de
Robert Frank pour la photo, il sera dans la lignée des Richard Leacok, Pennebaker,
Chris Marker, Jean Rouch et parfois Frederick Wiseman avec ses films qui se diviseront en deux catégories. Ceux alternant des purs documentaires d'information : le quotidien des photographes de presse avec
Reporters (1980) ; celui d'un asile psychiatrique avec
San Clemente (Id) ou d'un commissariat avec
Faits divers (1983) ; la vie en milieu hospitalier à l'Hôtel-Dieu dans
Urgences (1987) ou les procédures judiciaires pour
Délits flagrants (1994) ; les tribunaux vu de l'intérieur avec
10ème chambre - Instant d'audience (2004), ou encore dans un registre plus personnel et informationnel,
Profils paysans : le quotidien (2005) et
Profils paysans : la vie moderne (2008), qui tout en se présentant comme de purs documentaires renvoient à la propre histoire de Depardon, ses racines. Et puis parallèlement, il y a ses incursions dans la fiction ou l'autobiographie, plus rares mais aussi fortes :
Empty Quarter, une femme en Afrique (1984/1985),
La Captive du désert (1989), tourné au Niger avec
Sandrine Bonnaire,
Paris (1997), une vision contemplative de la ville avec le photographe Luc Delahaye ; ou encore
Un homme sans l'Occident (2002), adapté du roman de Diego Brosset,
Sahara, un homme sans l'occident.
Des films à la photographie, Raymond Depardon a bâti une œuvre faite de mélancolie et de retour aux sources, ce quelque chose de terrien qui le ramènera chez lui, sur ses terres, près des siens, sans pourtant sombrer dans la nostalgie. Ses images évoquent parfois la solitude de l'homme face au monde, cette errance qui avance sans but à la découverte des visages et du monde. Depardon a bouleversé les codes éthiques du journalisme, imposé tranquillement, sans précepte, un regard et une distance nécessaires. Ses images ne promettent plus une vérité, elles connaissent, comme l'a défini le critique et théoricien du cinéma Alain Bergala, la dimension d'absence, de ratage propre à la photographie. Le garçon timide a su garder sa prudence pour mieux regarder le monde sans lui dicter du sens. C'est au contraire en cherchant sa place sans jamais la trouver ailleurs peut-être que dans cette ferme qui l'a vu grandir que Depardon a su observer les villes, les pays, les peuples et les institutions vers lesquels il posé son objectif. Cet œil mécanique, guillotine du réel, qu'il ne cesse d'humaniser à travers son parcours autobiographique et artistique où il se livre avec pudeur et sensibilité.