J'ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant. ”
Par son analyse profonde et sans cesse renouvelée des enjeux de la représentation, Picasso est l’un des plus grands peintres du XXe siècle. Son œuvre plastique — peinture, sculpture, gravure, céramique — traverse divers courants artistiques — cubisme, surréalisme — sans jamais s'y cantonner. Toute sa vie, Picasso engage un dialogue serré avec l'image, et met au défi le regard du spectateur, des premiers dessins de picadors dans son Espagne natale, aux bouleversants autoportraits des dernières années, ultime réflexion sur la peinture.
Un jeune Andalou dans la Barcelone interlope de 1900Né en 1881 à Malaga, en Andalousie, Pablo Ruiz Picasso peint son premier tableau,
Le Petit Picador, à l'âge de huit ans. Son père, peintre, décide d'arrêter la peinture en constatant le talent stupéfiant de son fils, alors que celui-ci n'est âgé que de treize ans.
La famille Ruiz Picasso s'installe à Barcelone en 1895. Là, le jeune Pablo fréquente les milieux artistiques catalans, et se lie d'amitié avec des artistes, notamment Carlos Casagemas, rencontrés au célèbre café Els Quatre Gats, dont il décore les murs. Il se fait illustrateur de journaux pour assurer sa subsistance.
Paris. Période bleue (1900-1904)Attiré par Paris comme toute une génération d'artistes européens, Picasso arrive dans la capitale fin 1900 en compagnie de son ami Casagemas. Celui-ci se tue quelques mois plus tard : Picasso, bouleversé, peint plusieurs tableaux évoquant son ami comme
L'Enterrement de Casagemas.
Ces années parisiennes sont synonymes pour le peintre espagnol de pauvreté, solitude et angoisse — thèmes que l'on retrouve dans ses toiles de l'époque, et dont les tonalités bleutées et verdâtres ont incité les historiens de l'art à inventer le terme de « période bleue ».
Paris. Période rose (1904-1907)A la période bleue succède la période rose, où les thèmes abordés sont le cirque, les danseuses, les saltimbanques. Picasso, installé au Bateau-Lavoir, à Montmartre, rencontre
Guillaume Apollinaire, qui commente ses œuvres. Plusieurs collectionneurs commencent à acquérir ses toiles, notamment le Russe Chtchoukine, et l'Américaine
Gertrude Stein, dont l'artiste fréquente le salon, et en 1906, le marchand
Ambroise Vollard achète une grande partie des toiles du peintre.
Le choc des Demoiselles d'Avignon En 1906, la découverte au Louvre de sculptures ibères antiques, puis de la sculpture africaine, marque profondément Picasso. L'artiste commence alors à rendre de manière plus appuyée le relief dans ses toiles, comme en témoigne le
Portrait de Gertrude Stein.
L'année 1907 marque une nette évolution stylistique dans l'œuvre de Picasso, qui travaille pendant des mois à un tableau manifeste,
Les Demoiselles d'Avignon. L'artiste y bouleverse les codes de la figuration, et annonce le cubisme par la synthétisation des formes, héritée de
Cézanne.
L'aventure du cubismePeu après l'exécution des
Demoiselles, Picasso fait la rencontre de
Georges Braque, qui est le réel inventeur du
cubisme. Ensemble, les deux artistes mettent au point le cubisme « analytique » : la perspective centrale est abandonnée au profit de formes éclatées en multiples facettes.
A partir de 1912, Picasso inclut des éléments réels dans ses toiles, ainsi dans la
Nature morte à la chaise cannée, toile sur laquelle est collé un morceau de toile cirée imprimée. Les collages évoluent vers le cubisme « synthétique », qui offrent une vision simultanée des angles d'un objet. Parallèlement à la peinture, Picasso s'engage dans un travail de sculpteur et de graveur, qui sont essentiels dans sa réflexion sur la représentation (Lire aussi notre article
Picasso et le cubisme)
Le retour à l'ordreParvenant aux limites de l'
abstraction, Picasso s'en éloigne résolument à partir de 1917, sous l'influence notamment de
Cocteau, avec lequel il se rend en Italie, et les Ballets russes de Diaghilev, pour lesquels il crée décors et costumes. Cette période de « retour à l'ordre », sensible chez plusieurs artistes au lendemain de la Première Guerre mondiale, correspond à un nouveau regard porté sur l'
art classique, et, chez Picasso, à un retour à des formes harmonieuses, pleines, et à des coloris plus tendres, dont témoignent ses portraits ingresques des années 1920.
Picasso surréalisteInclus malgré lui au groupe surréaliste dans les années 1920, Picasso, à cette période, interroge dans ses œuvres la double signification des images, confrontant différents angles de vue dans une même figure. Les figures mythologiques, notamment le Minotaure, et les femmes en pleurs deviennent des thèmes de prédilection.
A partir de 1930, Picasso se retire fréquemment dans le château de Boisgeloup, dans l'Eure, où il se consacre en particulier à la sculpture.
Guernica Le peintre est un homme de passions, amoureuses mais aussi politiques : il peint en 1937 la toile monumentale
Guernica, qu’il nomme lui-même un « instrument de guerre pour la défense contre l’ennemi ». Opposé à Franco, il ne retournera jamais en Espagne. Résistant passif au nazisme, Picasso reste à Paris pendant l’Occupation et peint des œuvres aux tons sourds et à l’atmosphère étouffante.
Le peintre de la sensualitéAprès la guerre, Pablo Picasso s’installe dans le Midi de la France et ses œuvres (peintures, sculptures et céramiques) retrouvent la joie de vivre et une grande sensualité, au contact des femmes qui traversent sa vie.
Dans les années 1960, l'artiste redécouvre les grands maîtres et s’en inspire pour des séries d’après
Vélasquez,
Delacroix ou
Raphaël... Dans ses dernières années, il explore plus encore l’érotisme du corps féminin et scrute son propre visage dans des autoportraits bouleversants d’introspection.
Pablo Picasso meurt en 1973 chez lui, dans sa villa de Mougins, près de Grasse, à l'âge de quatre-vingt-onze ans.
Picasso et les maîtres
Picasso, sans doute le plus grand peintre du XXe siècle par son obstination à toujours remettre en question, avec excellence, les divers styles abordés, n'oublia jamais l'allégeance qu'il devait aux maîtres. L'exposition du Grand Palais « Picasso et les maîtres », organisée à l'automne 2008, replace ainsi l'artiste d'origine espagnole dans la lignée des peintres qui bouleversèrent les codes de la représentation.
Très jeune, Picasso visite le musée du Prado, à Madrid, où il est fortement impressionné par les toiles de Diego Vélasquez et du Titien. Plus tard, ces œuvres, comme celles du Louvre — Ingres, Delacroix, Rembrandt, Raphaël —, ou celles d'Edouard Manet, vont ressurgir dans son œuvre au gré d'un « cannibalisme pictural » effréné.
Citant, copiant, paraphrasant les maîtres, Picasso crée, surtout à partir des années 1950, diverses séries de peintures et gravures à partir d'œuvres phares de l'histoire de la peinture : Les Femmes d'Alger de Delacroix (auxquelles le Louvre consacre une exposition spécifique), Les Ménines de Vélasquez, Le Déjeuner sur l'herbe de Manet (à voir au musée d'Orsay), ou encore La Fornarina de Raphaël. L'artiste n'hésite pas à bousculer les formes et à y introduire une sensualité et une ironie d'une constante nouveauté.
Quelques œuvres majeures : - Autoportrait (1901, Paris, musée Picasso)
- Demoiselles d’Avignon (1907, New York, MoMA)
- Nature morte à la chaise cannée (1912, Paris, musée Picasso)
- La Course (1922, Paris, musée Picasso) (Illus.)
- Paul en Arlequin (1924, Paris, musée Picasso)
- Guernica (1937, Madrid, musée du Prado)
- Portrait de Jacqueline les mains croisées (1954, Paris, musée Picasso)
- Les Ménines, d’après Vélasquez (1957, Barcelone, musée Picasso)
- Le Baiser (1969, Paris, musée Picasso)
- Autoportrait (1972, Tokyo, Fuji Television Gallery)