Nouveau lieu dédié à « l'image-document », fondé grâce à l'Association des Amis de l'agence Magnum, au soutien de la Mairie de Paris et de partenaires privés, le BAL a été inauguré cet automne dans une ancienne salle de bal (qui fut aussi « hôtel d'amour », puis PMU), réaménagée près de la place Clichy, à Paris. A l'occasion de sa seconde exposition, consacrée à Cinq étranges albums de famille, la directrice du BAL, Diane Dufour, ancienne directrice de Magnum, nous explique les enjeux de ce lieu unique en son genre.
Diane Dufour : Exposition, réflexion et pédagogie autour de l'image-document. On ne veut pas faire d'expositions de « célébration » ou de rétrospectives, mais plutôt des confrontations d'œuvres sur des thématiques, afin de questionner l'idée de langage documentaire - qu'est-ce que la captation et la construction du réel ? - à un moment crucial, où le monde est « englouti sous des couches de représentation », comme le dit Baudrillard. On essaie de montrer des choses qui par la singularité de leur approche vont se distinguer et nous aider à voir le monde différemment. Lieu hybride, le BAL s'intéresse à des « OVNI » documentaires.
On mène également un séminaire annuel, accueilli chaque année par l'EHESS, et nous avons un programme très dense de débats et rencontres, avec des artistes, mais aussi des anthropologues, des historiens de l'art, des architectes, etc., ici et hors-les-murs (à Sciences Po, Paris 8, la Femis), et des projections de films en lien avec notre programmation, au Cinéma des cinéastes, en face. Le BAL se veut être un « visual lab », pour penser le rôle de l'image dans notre société contemporaine.
Enfin, il y a la pédagogie : la « Fabrique du regard » existe depuis trois ans, et a pour but de former des jeunes, de 8 à 18 ans, à la lecture des images, dans les lieux où elles se font - atelier d'artiste, service photo de Reuters ou d'un journal, lieu d'expo, etc. L'idée du BAL, c'est celle d'une maison, où on peut à la fois venir manger ou boire un verre au café, acheter des livres dans notre librairie, voir une exposition ou rencontrer des personnalités provenant de champs divers.
Vous employez l'expression « image-document » et non « image documentaire »...
On a créé le BAL pour défier les catégories de photographie plasticienne ou documentaire. L'« image-document », c'est beaucoup plus large que l'« image documentaire », ça englobe l'image vernaculaire ou scientifique, la photographie de presse, ou les œuvres de Jeff Wall ou Henri Cartier-Bresson, par exemple. La notion de « documentaire » a elle-même beaucoup évolué : ainsi Eugène Atget faisait des « documents » pour les artistes, en enregistrant systématiquement le visible. Tout enregistrement du réel étant une forme, il est forcément plastique, mais est aussi un document, comme toute œuvre d'art. En faisant des rapprochements, on veut montrer que la notion de plasticité s'étend au document, et que la notion de document s'étend à l'œuvre d'art.
La photographie de presse a-t-elle sa place au BAL ?

A contrario de l'exposition Cinq étranges albums de famille, que vous présentez actuellement, et qui est consacrée à la sphère de l'intime...
La première exposition était consacrée au thème de l'individu anonyme aux Etats-Unis, avec des œuvres de photographes allant de Walker Evans à Jeff Wall. Celle-ci prend le contrepied, puisqu'il s'agit de la sphère de l'intime, avec cinq créateurs qui suivent une famille, la leur ou une famille d'adoption, pendant une durée très longue, comme Alessandra Sanguinetti qui a signé depuis plus de dix ans une sorte de « pacte » avec deux cousines, en Argentine, Ralph Eugene Meatyard, qui réalise une série où sa femme apparaît masquée auprès de ses proches, ou le photographe Emmet Gowin, qui a photographié dans les années 1960 sa belle-famille dans des images étonnantes d'étrangeté.
Il y a également le projet d'Erik Kessels, collectionneur et rédacteur en chef du magazine Useful Photography, qui a retrouvé des mètres de films réalisés par son père pendant son enfance, dont il a extrait deux minutes, où on le voit avec sa sœur jouant au ping-pong - sa sœur qui mourra quelques semaines plus tard écrasée par un camion. Sur une musique de Ryuchi Sakamoto, il répète ces images, les fétichise pour exorciser la mort de sa sœur.
On a voulu montrer à quel point le lieu de l'intime, du bonheur et de la légèreté, peut être en même temps le lieu du trouble, de la métamorphose ou de l'étrange, notamment parce que ces images montrent une perte, le « ça a été » évoqué par Roland Barthes dans La Chambre claire, ou les germes de folie que peut contenir toute famille.

* Clément Chéroux, Diplopie. L'image photographique à l'ère des médias globalisés. Essai sur le 11 septembre 2001, éditions du Point du Jour, 2009.
Jusqu'au 17 avril 2011 : Cinq étranges albums de famille, au BAL, 6 impasse de la Défense, Paris. www.le-bal.fr
Propos recueillis par Magali Lesauvage
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