La censure frappe encore Dans quelques jours nous vous parlerons de l'exposition Pop Life: Art In the Material World, qui a ouvert ce 1er octobre à la Tate Modern de Londres. Nous n'aurons pas eu, hélas, l'occasion de la voir dans son intégralité... Les policiers de Scotland Yard y ont fait une descente, la veille de son ouverture au public, afin de supprimer des cimaises le célèbre portrait de Brooke Shields par Gary Gross, repris par Richard Prince sous le titre Spiritual America. Image qui illustrait justement un précédent billet de De Visu consacré au procès fait aux commissaires de l'exposition « Présumé innocent », où l'œuvre était exposée.La censure a décidément bon dos ces jours-ci... La photo de la starlette, alors âgée de dix ans, est d'une ambiguïté indéniable. Négociée à l'époque par la mère de Brooke Shields pour 450 dollars, et publiée dans un livre édité par Playboy, Sugar'n'Spice, cette image refait régulièrement surface, malgré les tentatives de l'actrice pour la faire interdire. Image hyper-connue, elle a été diffusée dans de nombreux livres d'art et montrée dans d'innombrables expositions depuis plus de 30 ans. Pourquoi aujourd'hui censurer cette image ? On ne peut s'empêcher de faire le lien avec l'arrestation récente de Roman Polanski, plus de 30 ans après le viol d'une jeune fille de 13 ans. Mais si, dans ce cas, la justice a effectivement un rôle à jouer (que d'aucuns nient, à commencer par le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand), dans celui de la photo de Brooke Shields, le délit présumé serait l'obscénité qui pourrait choquer les visiteurs de la Tate... Retirons, alors, du Louvre l'Hermaphrodite endormi, sculpture d'époque romaine, ou les photos du baron Wilhelm von Gloeden du musée d'Orsay ! L'art n'a pas à se soucier de ceux qui le reçoivent, qu'ils soient trop sensibles ou trop pervers pour s'y confronter avec mesure, car, contrairement à l'idée reçue, l'art n'est pas "mieux" que la vie. Ill. Gary Gross, Brooke Shields : The woman in the child, 1980 « 100 sexes » à Venise : l'histoire sans fin On se souvient que l'affaire de la censure de l'exposition « 100 sexes » de l'artiste Jacques Charlier, dans le off de la Biennale de Venise, avait fait beaucoup de bruit pour pas grand chose. Et ça n'est pas terminé. Une lettre ouverte vient d'être adressée par Jacques Charlier et Roberto Lunghi, commissaire, à Massimo Cacciari, maire de Venise et par ailleurs philosophe et professeur d'esthétique, dans laquelle les deux signataires tentent de comprendre ce que la mairie a voulu signifier en estimant que ces innocentes affiches de sexes d'artistes, pourtant loin d'être pornographiques, porteraient « offense au sens commun de la pudeur » et aux artistes eux-mêmes.Mais l'affaire prend encore une nouvelle dimension, avec non seulement la publication prochaine, par la Communauté française de Belgique, d'un ouvrage relatant toutes les étapes de l'histoire, mais aussi un communiqué de la Ligue des Droits de l'Homme elle-même (née, rappelons-le, à la suite de l'affaire Dreyfus en 1898), avec cette conclusion lyrico-métaphorique d'Agnès Tricoire, avocate et spécialiste de la Propriété intellectuelle : « Comme le voile transparent qui croit cacher le sexe qu'il recouvre, et qui au contraire le révèle en le désignant à la curiosité de l'imagination, montrant au passage l'obsession du juge, la censure de Venise est un masque, mais un masque bien sombre. Une pudeur impudique. Une injustice ». Et si « 100 sexes » avait été retoquée tout simplement en raison de la médiocre qualité de l'expo, avec l'excuse, il est vrai fallacieuse, d'une prétendue offense à la pudeur ? Il eut été plus honnête, alors, d'invoquer l'esthétique plutôt que la morale - question philosophique pour M. Cacciari. Depuis, l'expo de Jacques Charlier a été montrée à Anvers, Belgrade, Bergen, Bruxelles, Linz, Luxembourg, Metz, Namur et Sofia. Et on n'a sans doute pas fini d'en entendre parler...
Voir le diaporama de la Biennale de Venise.
Censure à Venise : beaucoup de bruit pour pas grand chose![]()
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