C'est le sort des icônes d'être malmenées, d'inspirer l'amour ou la haine, une adoration disproportionnée ou au contraire un dénigrement injuste, de subir les élucubrations les plus fantasques ou de faire l'objet des études les plus érudites. La Joconde, a.k.a. Mona Lisa, a été, depuis sa réalisation au début du XVIe siècle par Léonard de Vinci, le support des fantasmes les plus divers. Inventaire.
La Joconde est un homme
La semaine dernière, on apprenait que Mona Lisa était un homme... Une équipe de chercheurs italiens affirme en effet que Léonard de Vinci se serait inspiré pour le fameux portrait du Louvre — ainsi que pour plusieurs autres œuvres — du visage de son assistant, Salai, qui fut sans doute aussi, dit-on pour corser le tout, son amant.
Un S et un L peints dans chaque œil de la Joconde viendraient appuyer cette hypothèse — impossible à vérifier sur ces images de la Joconde à la loupe.
La Joconde était une prostituée
Les experts du Louvre n'y croient pas. Cette théorie ne convaint d'ailleurs pas les spécialistes. C'est pourtant, d'après l'historien de l'art Daniel Arasse, ce qu'indiqueraient le front et les sourcils épilés de la jeune femme...
Un autoportrait de l'artiste, une femme enceinte, la mère de Léonard de Vinci ?
L'hypothèse de l'autoportrait a circulé — d'après des feuilles d'études superposées des visages de Léonard et de Mona Lisa —, on a aussi dit que le revers du tableau comportait à l'origine un portrait de monstre, celui de Méduse, ou qu'il s'agissait de la propre mère de Léonard.
On a encore affirmé que la Joconde était enceinte, en raison de son soi-disant « masque de grossesse » (les ombres autour des yeux), et d'un ventre arrondi qu'elle cacherait de ses mains croisées, prêtes à accueillir un enfant — supputation renforcée par la découverte grâce au laser d'un voile de gaze transparent (à ne pas confondre avec le léger voile sombre visible à l'œil nu sur le haut de son front, signe de vertu !) qui la recouvre, porté à l'époque par les femmes enceintes ou qui venaient d'accoucher...
83 % heureuse, 9 % écœurée, 6 % craintive
Son sourire, plus encore, est légendaire. Un peu éteint, s'éveillant ou au contraire s'évanouissant, il révèle une certaine mélancolie - bien que « gioconda » puisse aussi signifer « joyeuse ».
De même, son regard qui suit le spectateur contribue à son emprise magnétique.
Impénétrable, le visage de Mona Lisa a fait l'objet d'études diverses : ainsi selon une étude néerlandaise basée sur un logiciel de reconnaissance des émotions du visage, elle serait ici à 83 % heureuse, 9 % écœurée, 6 % craintive et 2 % en colère !
Encore plus fort, un acousticien japonais, capable de reconstituer la voix de suspects à partir de leurs caractéristiques physiques dans le cadre d'enquêtes policières, a réussi à déterminer le timbre de voix de la Joconde, à partir de la modélisation de sa tête : d'après Matsumi Suzuki, « la partie inférieure de son visage, assez large, et son menton pointu se traduisent par une voix relativement basse et des tons dans les gammes médium ».
On trouvera par ailleurs ici une étude morpho-psychologique du modèle...
Cependant la version officielle de l'interprétation du tableau reste vague. Aucun document n'atteste de la commande, de l'élaboration ou du paiement de l'œuvre. On a supposé qu'il s'agissait de Mona Lisa (de son nom de jeune fille Lisa Gherardini), épouse de Francesco del Giocondo, d'après une description que l'historien de l'art Giorgio Vasari fait du tableau un demi-siècle après sa réalisation :
« Dans ce visage, qui voulait voir combien l'art peut imiter la nature pouvait aisément le comprendre (...) : les yeux y avaient cet éclat et cette humidité qui se voient sans cesse dans la vie ; (...) le nez avec ses narines roses et délicates, semblait vivant ; la bouche, avec sa fente et le passage fondu de l'incarnat des lèvres à celui du visage, paraissait vraiment de chair et non de couleur ; qui regardait le creux de la gorge y voyait le battement des veines, et en vérité on peut dire qu'elle fut peinte d'une manière à faire trembler et craindre tout grand artiste, quel qu'il soit. »
Comme on peut le lire ici, dès sa création, l'œuvre suscite une admiration quasi religieuse. Le fait que Léonard de Vinci l'emporte avec lui en France, à Amboise, et la garde auprès de lui jusqu'à sa mort, n'y est sans doute pas étranger.
La Joconde passe ensuite directement dans les collections royales françaises, elle est exposée par François Ier à Fontainebleau, puis Napoléon la récupère et l'accroche dans les appartements de Joséphine aux Tuileries.
Le vol de la Joconde
Mais c'est surtout le vol de la Joconde en 1911 qui la fait accéder au rang d'icône. Parmi les premiers suspects, Guillaume Apollinaire et Pablo Picasso, alors jeunes trublions de l'art moderne. Le poète italien décadentiste Gabriele D'Annunzio revendique le vol, mais c'est chez l'un de ses compatriotes, Vincenzo Perugia, jaloux que ce trésor de la Renaissance italienne fasse l'orgueil des Français depuis quatre siècles, que l'on retrouvera l'œuvre deux ans plus tard, cachée sous son lit.
Le début des pastiches

Si le retour de la Joconde au Louvre est un vrai soulagement pour les Français, c'est aussi le début des premiers pastiches. Le fameux L.H.O.O.Q. (à la fois homophonie de « Elle a chaud au cul » et de « Look » en anglais) de Marcel Duchamp, en 1919, vise à désacraliser l'art ancien, tout en soulignant — déjà ! — l'ambiguïté sexuelle du modèle.
Cette carte postale de la Joconde grimée d'une moustache et d'un bouc sera léguée au Parti Communiste par Louis Aragon. La moustache, semble-t-il, lui va bien : Salvador Dalí l'affuble de sa propre pilosité dans son Autoportrait avec Mona Lisa (1954), tout comme Frank Zappa pour un poster de son groupe Mothers of Invention. Fernand Léger quant à lui l'assimile à un ready-made en l'intègrant aux côtés d'un trousseau de clés (La Joconde aux clés, 1930).
Aujourd'hui conservée au Louvre derrière une vitre blindée, Mona Lisa a fait l'objet de diverses attaques sans conséquences graves, comme en 2009 lorsqu'une femme russe, à qui l'on venait de refuser la nationalité française, lui lança une tasse (vide). La Joconde, depuis 500 ans, cristallise toujours les passions.
Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q., 1919, Paris, Centre Pompidou, musée national d'art moderne (dépôt) ; poster du groupe Frank Zappa & the Mothers of Invention.
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