Juillet 2007 : « l'affaire » du baiser posé par une visiteuse de la Collection Lambert en Avignon sur une toile immaculée du peintre américain Cy Twombly fait grand bruit et finit par porter préjudice non seulement au musée, accusé d'acharnement judiciaire sur une artiste, Rindy Sam, qui avoua avoir voulu accomplir là un « geste d'amour », mais aussi sur le peintre, et plus largement sur tout l'art contemporain, soupçonné, en gros, de se foutre du monde (une toile blanche assurée pour 2 millions d'euros, quel scandale !).
Trois mois plus tard, la Collection Lambert organisait une exposition, J'embrasse pas, qui se voulait une réponse des artistes (Bertrand Lavier, Douglas Gordon, Orlan, Bruce Nauman, Lawrence Weiner...) à cet acte de vandalisme aussi stupide qu'inconscient.
Mars 2008 : les consciences se sont apaisées, le temps de la réflexion est venu, mise en forme grâce à un colloque, intitulé Votre rouge à lèvres a laissé des traces, organisé par Corinne Rondeau, critique et historienne de l'art. Viennent de paraître, sous le titre Dommage(s). A propos de l'histoire d'un baiser, les actes du colloque, complétés par un entretien entre Corinne Rondeau et Eric Mézil, directeur de la Collection, des lettres d'artistes ayant réagi à l'événement, un texte de Denys Riout, spécialiste, notamment, du monochrome, et un autre d'Agnès Tricoire, avocate spécialisée dans la propriété intellectuelle.
Le mépris certain vis-à-vis de Rindy Sam, dont le nom même n'est prononcé que tardivement dans le livre, va de pair avec la méfiance de Cy Twombly lui-même vis-à-vis de la presse, avec laquelle celui-ci n'a pas voulu communiqué, ni lors du vernissage de son exposition, ni après l'incident, et les indéniables erreurs de communication de la Collection Lambert.
On ne peux s'empêcher de penser, tout au long des diverses réflexions menées, à l'ouvrage Le Spectateur émancipé de Jacques Rancière, paru fin 2008, qui dénonce le clivage entre ceux qui savent et les autres, et refuse la position d'un savoir dominant. Car, s'il ne fait pas de doute que l'acte de Rindy Sam est d'une bêtise affligeante et que l'œuvre agressée (une toile blanche incluse dans un triptyque consacré à un dialogue issu du Phèdre de Platon) est d'une immense valeur, on ne peut s'empêcher de se ranger du côté de l'avis de Denys Riout, qui invite à dédramatiser le geste, rapproché du happening et associé à la tentation du toucher à laquelle tout visiteur de musée est confronté.
Dommage(s). A propos de l'histoire d'un baiser, sous la direction de Corinne Rondeau et Eric Mézil, co-édition Actes Sud / Collection Lambert en Avignon, 200 pages, 22 euros.
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