 Le Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme présente cet été une exposition au propos éminemment délicat, comme le suggère son titre peu clair, A qui appartenaient ces tableaux ?, deux fois sous-titré Spoliations, restitutions et recherche de provenance et Le sort des œuvres d’art revenues d’Allemagne après la guerre. Organisée par la Réunion des Musées nationaux, en collaboration avec le Louvre, le Centre Pompidou et le Musée d'Israël de Jérusalem, la manifestation est placée sous la haut-patronage de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères.
Le sujet de l'exposition est le destin des fameux "MNR", codification administrative des musées de France qui désigne ces œuvres d'art "Musées nationaux Récupérations", dont 10 % furent spoliées à des familles juives restées non identifiées, le reste ayant été "acheté", plus ou moins sous la contrainte, à des marchands français par les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. L'accueil de cette exposition au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme et au Musée d'Israël place d'emblée la question de la spoliation dans la perspective de la Shoah.
De manière scientifique, et suivant les conclusions de la Mission Mattéoli mise en place en 1997 par Alain Juppé, les commissaires ont cherché à analyser les processus de spoliation puis de restitution des œuvres majeures. Ainsi retrouve-t-on dans l'exposition des Courbet, Cézanne, Degas, Seurat, Monet, Manet, Ingres, Velasquez, etc., aujourd'hui conservés dans les musées français, et provenant de collections d'amateurs juifs, œuvres non réclamées ou non réclamables par les éventuels héritiers.
L'évocation de la vente, de 1950 à 1953, de près de 13000 œuvres pour renflouer les caisses reste discrète. De toute évidence, l'Etat français cherche là à se racheter une conduite, ayant mené depuis une dizaine d'années un travail de titan pour évaluer les spoliations et tenter d'identifier les héritiers. La question, semble-t-il, demeure douloureuse.
À qui appartenaient ces tableaux ? Spoliations, restitutions et recherche de provenance : le sort des œuvres d’art revenues d’Allemagne après la guerre, jusqu'au 26 octobre 2008 au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme (www) Un colloque international sur la question se tiendra au MAHJ les 14 et 15 septembre 2008.
Ill. Simon Vouet, Le Temps vaincu par l’Amour, Vénus et l’Espérance, première moitié du XVIIe siècle, Bourges, musée du Berry MNR594 — Œuvre "acquise" par une institution, des dignitaires ou des particuliers allemands © Photo Rmn – Gérard Blot


 Le nom de Granet est le plus souvent associé au musée du même nom, à Aix-en-Provence, auquel le peintre a contribué à donner une réputation internationale par le legs en 1849 de sa collection personnelle, comptant plus de 2000 œuvres, dont quelques 300 peintures italiennes et flamandes.
Il est connu des amateurs du peinture du XIXe siècle comme le « peintre des cloîtres », mais sa production ne se réduit pas à cette description d'une religion intimiste. Elève de David, François-Marius Granet (1775-1849) arrive à Rome en 1802, à l'âge de 27 ans. Assoifé de motifs, il veut tout peindre, mais par fragments : ruines du Colisée et du couvent Saint-Bonaventure, collines de la campagne romaine, cryptes et cloîtres, scènes populaires...
Grand ami d'Ingres, qui s'installe à Rome en 1807, Granet est une personnalité discrète dans l'histoire de l'art. Il peint la vie des grands peintres (Poussin, Stella, Le Dominiquin), mais se livre très peu dans son œuvre. Exilé volontaire à Rome pendant plus de vingt ans, Granet se forge une œuvre loin de l'influence de son illustre ami. Il aime peindre les contrastes d'ombres et lumières, la solitude apaisante des lieux saints comme les paysages fantasques d'Italie.
Son portrait par Ingres (ill.) est non seulement le témoignage d'une amitié forte, mais aussi, par son caractère à la fois classique — par la pose et l'arrière-plan (Rome et la Villa Médicis) —, et romantique — par le ciel menaçant—, un hommage complexe à un artiste tendu entre classicisme et romantisme.
Le musée Granet d'Aix-en-Provence propose cet été une rétrospective d'envergure de ce peintre trop peu connu, effacé derrière la personnalité écrasante d'Ingres. Une bonne occasion de se rafraîchir à l'ombre du grand maître...
Exposition Granet, une vie pour la peinture, au musée Granet d'Aix-en-Provence, du 5 juillet au 2 novembre 2008 (www) Ill. Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait de Granet, 1809, Aix-en-Provence, musée Granet © Musée Granet


     Non content de faire partie des artistes contemporains vivants les plus chers de la planète, le Britannique Damien Hirst a décidé de procéder lui-même à la vente aux enchères de ses œuvres. Proposant des œuvres récentes et inédites chez Sotheby's, l'artiste coupe l'herbe sous le pied aux marchands d'art et aux galeristes, court-circuitant le marché et inaugurant ainsi une nouvelle forme de rapport direct entre l'artiste et le collectionneur.
Avec un certain cynisme, Damien Hirst justifie cette démarche par son caractère « plus démocratique », mais aussi par les très bons résultats de la vente de ses œuvres chez Sotheby's en 2004. Il admet chercher « le procédé le plus rentable », tout en concevant qu'il prend là un certain risque, celui d'un flop retentissant.
Les 15 et 16 septembre prochains à Londres, lors de la vente intitulée Beautiful Inside My Head Forever, sera proposé notamment Golden Calf, allégorie contemporaine du Veau d'or figurée par un taureau immergé dans du formol et partiellement recouvert d'or, sorte de mix entre le célèbre requin formolisé de 1991 (The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living) et le non moins célèbre For The Love of God (2007), crâne en platine recouvert de plus de 8000 diamants. L'œuvre est estimée entre 10 et 15 millions d'euros.
La galerie qui le représente, la Gagosian Gallery, l'a aidé à monter la vente, et annonce qu'elle y sera présente, prête à surenchérir. Quel intérêt celle-ci peut-elle porter à un tel événement, quel bénéfice en tirer puisque sa marge disparaît ? Sans doute attend-elle un formidable rebondissement de la cote de l'artiste. Or celui-ci vend déjà les œuvres les plus chères du monde...
Supprimant les intermédiaires, Damien Hirst affirme la toute-puissance de l'artiste, qui devient son propre agent et son propre marchand. Le but avoué est de faire le plus d'argent possible. En août dernier, la vente pour 75 millions d'euros de For The Love of God avait provoqué des remous dans les milieux du marché de l'art lorsqu'on apprit que le groupe d'investisseurs acquéreur de l'œuvre comptait parmi ses membres Damien Hirst lui-même... Money makes money.
Œuvres visibles chez Sotheby's, à Londres, 34-35 New Bond Street, du 5 au 15 septembre 2008 (www)
Ill. Damien Hirst devant Golden Calf, 2008. Courtesy Sotheby's


 La hausse des températures parisiennes invite à la flânerie, et, pour concilier détente et culture, une balade dans Paris au gré du vent peut aussi permettre de visiter quelques galeries pour y découvrir des expos intéressantes.
Premier (petit) quartier de l'art contemporain à explorer pour se mettre en jambes : Saint-Germain-des-Prés. Dans un triangle ayant pour côtés les rues Bonaparte et Saint-Sulpice, et le quai des Grands-Augustins, plusieurs galeries d'art contemporain proposent jusqu'à fin juillet des programmes variés.
Chez Anton Weller, l'exposition Dogz in ze Houd de Max Boufathal présente d'effrayantes sculptures d'animaux en couverture de survie et sacs poubelle. Les frères Chapuisat et le collectif 1.0.3 expérimentent les passages intermédiaires vers la mort à la galerie In Situ, et Kamel Mennour propose deux expositions monographiques étonnantes, rassemblant dans son superbe espace de la rue Mazarine les constructions haut perchées de Tadashi Kawamata et les photos du Caire, ville anarchique, par Marie Bovo.
Les galerie Loevenbruck et Aline Vidal proposent chacune quant à elles une exposition collective de leurs artistes : avec, entre autres Virginie Barré, Edouard Levé, Arnaud Labelle-Rojoux, Philippe Mayaux, pour la première, et Philippe De Gobert, Honoré d'O, Lucien Pelen, Stéphane Thidet et Jean-Luc Vilmouth pour la seconde.
Enfin la galerie Vallois présente à partir du 27 juin Hotel California, expo collective consacrée à la scène californienne contemporaine, avec des artistes importants comme Jim Shaw, Paul McCarthy ou Mike Kelley. A suivre dans le blog In Visu...
Galerie Anton Weller/Isabelle Suret — 9 rue Christine, Paris (www) Galerie In Situ/Fabienne Leclerc — 6 rue du Pont de Lodi, Paris (www) Galerie Kamel Mennour — 60 rue Mazarine, Paris (www) Galerie Loevenbruck — 40 rue de Seine & 2 rue de l'Echaudé, Paris (www) Galerie Aline Vidal — 70 rue Bonaparte, Paris (www) Galerie Vallois — 36 rue de Seine, Paris (www)
Ill. Collectif 1.0.3, 2008, courtesy galerie In Situ


« Dégelée ». Définition : volée de coups ; synonymes : dérouillée, râclée. L'été en Languedoc-Roussillon sera violemment rabelaisien. Après Marcel Duchamp en 2006 avec Chauffe Marcel !, Emmanuel Latreille, directeur du Frac Languedoc-Roussillon, et Christian Besson, professeur d'histoire de l'art, ont choisi François Rabelais (qui fut élève puis professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier au XVIe siècle) comme figure inspiratrice pour célébrer l'été et ses plaisirs dans une trentaine d'expositions d'art contemporain et d'événements organisés dans toute la région, du Pont du Gard aux remparts d'Aigues-Mortes en passant par Montpellier, Nîmes et Sète. Quel rapport entre l'auteur de Pantagruel et de Gargantua et l'art contemporain ? Le rejet du classicisme, la radicalisation de l'expression, le recours à des modes ludiques et aux cultures populaires.
Pêle-mêle, quelques thèmes au programme : à Montpellier, la figure du géant dans l'exposition Pantagruel, la Vieille et le Lion au Carré Sainte-Anne, la connaissance du corps avec Morts de rire ! à la Panacée, Un bon pet sinon rien ! au Frac Lanquedoc-Roussillon, les inventions du langage avec Panurge dit tout et n'entend rien, au Château d’Ô ; au Crac de Sète, Sens dessus dessous (Le monde à l'envers) ; au Musée des Beaux-Arts de Nîmes, Voyages horrifiques et espovantables : navigation en réseaux numériques ; au Pont du Gard, la Gorge profonde de Gargantua, etc.
« La dive Bouteille vous y envoye, soyez vous mesmes interpretes de votre entreprinse »...
La Dégelée Rabelais, divers lieux en Langedoc-Roussillon, jusqu'au 28 septembre 2008. Programme complet ici. Un pique-nique « gargantuesque » est organisé le samedi 28 juin de 12h à 18h sur l'Esplanade du Peyrou, à Montpellier (www).
Ill. graphisme Antoine+Manuel


A ne pas manquer si on passe par Londres cet été (ou par Zurich cet automne), l'exposition de la National Gallery consacrée aux divisionnistes italiens, version transalpine du néo-impressionnisme inventé en France par Georges Seurat. L'expo, sommaire mais efficace, rend compte des deux versants d'une même esthétique : symboliste et tourné vers la tradition ou vers le progrès social avec des peintres tels Giovanni Segantini, Angelo Morbelli ou Giuseppe Pelizza da Volpedo ; se confondant avec l'avant-garde futuriste avec Giacomo Balla, Umberto Boccioni ou Luigi Russolo. Petit aperçu en images. Giovanni Segantini, Les Mauvaises Mères, 1896-1897 © Kunsthaus, Zürich
Angelo Morbelli, Dans les champs de riz, 1898-1901, collection particulière © Photo Courtesy du propriétaire
Giuseppe Pellizza da Volpedo, L'Enfant mort, 1896-1905, Musée d'Orsay, Paris © RMN, Paris. Photo Hervé Lewandowski
Luigi Russolo, Eclair, 1909-1910 © Galleria Nazionale d'Arte Moderna, Rome. Photo Alessandro Vasari
Giuseppe Pellizza da Volpedo, Fiumana, 1895-1896, Pinacoteca di Brera, Milan © Su concessione del Ministero per i Beni e le Attività Culturali
Radical Light. Italy's Divisionist Painters, National Gallery, Londres, jusqu'au 7 septembre 2008, puis au Kunsthaus de Zurich du 27 septembre 2008 au 11 janvier 2009.


 Le designer hollandais Joep Van Lieshout est célèbre non seulement pour son mobilier minimal et coloré, mais également pour ses projets utopiques d'unités habitables, réalisées au sein de l'Atelier Van Lieshout, à Rotterdam. Dans ces immenses ateliers de production, Van Lieshout et son équipe ont notamment réalisé une WombHouse (Maison-Utérus), un BikiniBar en forme de buste féminin, ou encore un BarRectum, également appelé AssholeBar ou BarAnus...
On aura deviné que l'aspect organique est essentiel dans le travail de l'AVL. Leur projet le plus récent n'y échappe pas. Présenté actuellement à la galerie Jousse Entreprise, à Paris, il consiste en la déclinaison en plans, objets et maquettes d'une « Cité des Esclaves » (Slave City) vouée au productivisme le plus forcené, consommant simultanément hommes et énergie.
Le plus terrifiant ici est que rien n'a été laissé au hasard. Le chiffre exact de 7,8 milliards d'euros net de profit annuel est avancé. La ville, dont le plan adopte le dessin d'un phallus, vit en parfaite autarcie grâce au travail de ses 200 000 habitants (100 000 femmes, 100 000 hommes), préalablement triés dans un Welcoming Center (les candidats déficients sont recyclés, au sens écologique du terme). Ils travaillent 14 heures par jour : 7 heures dans un Call Center, 7 heures dans des champs ou ateliers. Après l'effort, le réconfort : 3 heures sont consacrées à la relaxation dans deux bordels, un pour les hommes (figuré en forme d'utérus), l'autre pour les femmes (en forme de long spermatozoïde), où les hommes doivent se livrer à des combats acharnés avant d'atteindre l'arène où les femmes pourront les choisir.
De manière ironique, le caractère organique de Slave City fait écho à l'obsession écologique actuelle, tandis que son implacable efficacité remémore les terrifiants rouages nazis de la « solution finale » : tout y est recyclable, même les hommes.
Recyclés également, cette fois-ci pour et par le marché de l'art, les maquettes et plans de l'Atelier Van Lieshout sont transformés en mobilier : la maquette du Welcoming Center est un mini-bar, le plan des Headquarters fait office de table basse, etc. Une bonne dose d'humour neutralise ainsi cette vision de cauchemar.
Atelier Van Lieshout (www), Slave City, jusqu'au 26 juillet 2008, galerie Jousse Entreprise, Paris (www) Ill. Atelier Van Lieshout, vue et maquette du 5 star brothel for males, 2005, © Atelier Van Lieshout


 Après quelques semaines d'un suspense, qui réellement n'en aura fait frémir que quelques-uns dans le petit milieu de la culture, Nicolas Sarkozy et la ministre de la Culture Christine Albanel ont choisi de nommer, sur proposition d'une Commission, le nouveau directeur de la Villa Médicis : ce sera Frédéric Mitterrand, neveu célèbre, mais aussi scénariste, animateur télé, écrivain, producteur, réalisateur, etc.
Petit rappel : la Villa Médicis, siège de l'Académie de France à Rome sise sur une colline qui domine la Cité éternelle, a accueilli chaque année, de 1803 à 1968 (de 1666 à 1803, l'Académie occupe le palais Mancini) des artistes confirmés, lauréats du fameux « Prix de Rome », sensés venir compléter leur formation au contact des vieilles pierres de la Rome antique, renaissante et baroque. Force est de constater que la leçon des grands maîtres n'est plus, depuis un bon siècle, déterminante dans l'apprentissage de l'art. Depuis 1968, le Prix de Rome n'existe plus, et la Villa Médicis, qui formait essentiellement à la peinture, la sculpture, l'architecture et la composition musicale, s'est ouverte à d'autres disciplines : littérature, cinéma, photographie, cuisine...
Pour beaucoup, l'utilité sinon le prestige de la Villa ont bien diminué. Pourquoi donc cette tempête dans un verre d'eau provoquée par les rumeurs de nomination de Georges-Marc Benamou, ex-mitterrandiste reconverti au sarkozysme ? On se souvient qu'une pétition avait même été lancée par Jeanne Moreau et soutenue par de nombreuses personnalités, tandis que le malheureux candidat Olivier Poivre d'Arvor, actuel directeur de CulturesFrance et « frère de », s'était répandu en jérémiades.
Sans doute faut-il voir dans ce modeste combat l'un des derniers réflexes de défense d'un secteur culturel à la fois mis à mal en France et piètrement représenté à l'international. La Villa Médicis est un symbole, celui du rayonnement de la culture française, dont aujourd'hui les politiques peinent à s'enorgueillir. Ce dernier sursaut de dignité nous rappelle que la culture, certes si peu rentable qu'elle soit, doit être prise au sérieux. Espérons que Frédéric Mitterrand, successeur d'Ingres, d'Horace Vernet et de Balthus, saura faire passer son goût du glamour après cela. Ill. : Claude Debussy (au centre, en veste blanche) et ses camarades à la Villa Médicis, 1885, Musée d'Art et d'Histoire de Saint-Germain-en-Laye


 Pour ceux qui ne partent pas en vacances cet été, et voudront se zénifier un peu en plein Paris, il n'est que trop conseillé de venir admirer les yeux plissés de jouissance esthétique les toiles solaires — ou lunaires — de Peter Doig, peintre écossais installé dans l'île de Trinidad.
Les grands espaces, la sérénité de l'homme inclus dans la nature, l'immensité des ciels nocturnes font partie du vocabulaire de cet artiste qui a grandi au Canada. Pourtant, Peter Doig n'est pas un artiste de plein air. C'est dans l'intimité de l'atelier qu'il reconstitue les impressions puissantes que lui laisse la nature caribéenne.
Certaines œuvres font immédiatement songer aux toiles tahitiennes de Paul Gauguin, en apparence débarrassées de leur substrat symboliste, par l'audace des coloris roses, mauves, orangés ou verts émeraude, par la solitude tranquille de l'homme en harmonie avec les paysages tropicaux, ou encore par les effets multipliés de solarisation et de halo. On pense également à Pierre Bonnard et à ses effets de texture mates.  Pourtant, la peinture de Peter Doig n'est pas qu'un plaisir pour l'œil, et est souvent plus complexe qu'il n'y paraît. Dans la célèbre toile 100 Years Ago, acquise par le Centre Pompidou en 2002, un personnage barbu, sorte de hippie échevelé assis dans un long canoë rouge qui se détache sur une eau étale, fixe le spectateur, tandis qu'à l'horizon se détache un îlot. Malgré la distance qui sépare les intentions et le contexte de création des deux œuvres, la toile de Peter Doig évoque en un lointain écho contemporain une œuvre emblématique du symbolisme, L'Ile des Morts d'Arnold Böcklin. Outre l'iconographie de l'île, chère à Peter Doig, les deux toiles partagent une réflexion sur la mort comme dernier voyage, plus discrète et subtile chez le peintre écossais. Son œuvre rejoint ainsi dans l'histoire de l'art la longue lignée de la peinture de paysage comme représentation d'une intériorité psychique.
Peter Doig, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris (www) Jusqu'au 7 septembre 2008 Après un passage à la Tate Britain de Londres de février à avril 2008, l'exposition fera étape à la Schirn Kunsthalle de Francfort, du 8 octobre 2008 au 11 janvier 2009.
Ill. : Peter Doig, 100 Years Ago, 2001, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne (Centre de création industrielle), Paris © Peter Doig. Courtesy Centre Pompidou, Paris — Arnold Böcklin, L'Ile des Mort, 1883, Nationalgalerie, Berlin


Dès l'origine, l'existence même du mythique ouvrage de photographie The Americans de Robert Frank pose problème. Résultats d'une commande de la Fondation Guggenheim, les 20 000 clichés réalisés en 1955-1956 par le photographe suisse lors d'un road trip aux Etats-Unis ne donnent pas une image très positive de la nation américaine : inégalités sociales, ségrégation des Noirs, fascination pour l'argent et le matérialisme, culte des apparences collaient mal au poncif des fifties aux tons pastels, synonymes du rêve américain. Le livre, qui comporte une sélection de 83 photos, est d'abord publié en France, par Robert Delpire, en 1958. Contre l'avis du photographe, un dessin de Saul Steinberg orne la couverture, et des textes d' Alain Bosquet remplacent la préface écrite par Jack Kerouac , dont le Sur la route résonne pourtant parfaitement avec les clichés de Robert Frank. Passé inaperçu en France, Les Américains paraît peu après aux Etats-Unis, chez Grove Press, cette fois-ci avec le texte de Kerouac et une photo de Frank en couverture. Les critiques saluent l'ouvrage, le public crie au scandale. Robert Frank a imaginé pour le cinquantenaire de sa publication une réédition de son célèbre opus chez l'éditeur Steidl, à partir de ses tirages originaux. Or l'ouvrage est réédité parallèlement cette année par son éditeur d'origine, Robert Delpire, qui en détient les droits pour la France et refuse jusqu'à présent de les céder au géant allemand de l'édition, qui de fait a publié le livre dans l'Hexagone... en version anglaise. Non seulement les textes, mais également la couverture, le format, la typo sont différents. Les photographies, elles, restent les mêmes. Le reste n'est que littérature. Les Américains, de Robert Frank. Ed. Delpire, 180 p., 39,50 € (ill.) The Americans, de Robert Frank. Ed. Steidl, 180 p., 32 €.


  Avec ce titre à la Lelouch, on pouvait s'attendre à un énième film vantant la beauté de l'humanité sur laquelle pèsent les menaces écologique, alimentaire, terroriste, etc. Que nenni. Il faut attendre un bon moment avant que n'apparaissent des êtres humains dans le film d'Ariane Michel, artiste vidéaste. Et encore ceux-ci, filmés à ras du sol, ne sont que des ombres sans visages, des silhouettes lointaines se détachant sur un paysage désert et grommelant dans un langage inconnu.
Dans Les Yeux ronds (2006), Ariane Michel filmait en gros plan une chouette observant le ballet des voitures sur la place de la Concorde, renversant le rapport entre homme et nature. The Screening, en 2007, était la projection d'une vidéo de forêt dans une forêt, réalisant ainsi une véritable mise en abyme de l'expérience de la nature. Dans ces œuvres, Ariane Michel, déjà, déplaçait le point de vue de la caméra du côté de la nature, dont elle affirme : « Plus on s'en approche, plus sa réalité impondérable nous étonne en crevant l'écran, et en même temps plus elle se dérobe en produisant de l'insondable ».
  Pour Les Hommes, Ariane Michel a accompagné pendant plusieurs jours les membres de l'expédition Ecopolaris au nord-est du Groënland, à bord du navire scientifique Tara. La longue première séquence du film est somptueuse. Le regard glisse sur une mer gelée, dans laquelle se fondent terre et ciel. Au son lancinant du bateau qui semble geindre sous la pression de la glace, on découvre une terre presque vierge, animée d'une végétation microscopique et d'animaux à l'allure préhistorique. Là pourtant, une civilisation a existé, avant de disparaître pour des raisons encore inconnues. L'artiste-cinéaste filme les paysages et les hommes à la hauteur des animaux, qui se retrouvent ainsi dans la position d'observateurs. En empathie avec les sujets observés, Ariane Michel souligne la contingence de toute créature vivante, et, paradoxalement, de l'homme en particulier. Les Hommes, d'Ariane Michel, sortie en salles le 11 juin 2008 Distribué par Shellac Voir la bande-annonce ici et la fiche du film dans la rubrique Cinéma de Flu.


Relier Nantes à Metz, via Caen, en ligne droite — non pas en suivant les routes, mais en stricte ligne droite, c'est-à-dire en enjambant routes, immeubles, champs ou cours d'eau —, s'enfermer chacun dans la cave d'un centre d'art pendant trois semaines, être le premier artiste à atteindre le pôle Nord... Le duo d'artistes Laurent Tixador et Abraham Poincheval pratique depuis sept ans l'art comme une succession d'aventures aussi inutiles que spectaculaires. Ils y explorent tour à tour les angoisses les plus élémentaires : enfermement, solitude, rapport à soi et aux autres... Leur plus récent exploit, intitulé Horizon moins vingt, a consisté à creuser à raison d'un mètre par jour un tunnel de vingt mètres de long, rebouché au fur et à mesure de leur progression. Ainsi isolés pendant trois semaines, ces deux doux dingues ne sont pas restés inactifs, sculptant ce qu'ils avaient sous la main, manches de pioches, tessons et même des os provenant d'un cimetière désaffecté. Ce sont les résidus de leur captivité volontaire que présente la galerie In Situ — il faut bien vivre... Leur dernier défi : rester une nuit entière en slip, mais armés d'élastiques, sous une gigantesque cage en mousseline infectée de moustiques, aménagée au sous-sol de la galerie et dénommée l'Arène. On peut s'interroger : mis à part les artefacts fabriqués lors de leurs expériences extrêmes, en quoi est-ce de l'art ? Pour répondre doctement, il faudrait situer la démarche de Tixador et Poincheval dans la lignée de la performance, voire du Land Art. On peut aussi tenter d'inventer une nouvelle taxinomie : l'Adventure Art, le Jackass Art ? Laurent Tixador et Abraham Poincheval, galerie In Situ, Paris (www) Jusqu'au 14 juin 2008


Il était temps de rendre hommage à Robert Rauschenberg, illustre artiste américain décédé récemment, dont le Centre Pompidou avait célébré il y a deux ans la fracassante modernité avec une exposition de ses Combines, collages d'objets post-dada et pré-Pop Art. Car s'il y eut bien un père de l'art contemporain, ce ne fut ni Andy Warhol, ni Joseph Beuys ou Jasper Johns, mais bien Rauschenberg, auteur détaché mais déterminé d'une œuvre aux accents totémiques, allant chercher tant dans le non-respect du traditionnalisme à la Dada que dans la force de suggestion des arts non-Occidentaux. Ouvert aux autres arts, Rauschenberg collabora avec le compositeur John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham. Grand amateur de danse, il affirmait : « C'est la danse qui rend claire la conscience du moment présent, partagé à la fois par le danseur et le spectateur. Le corps est l'événement et cet événement n'existe qu'une fois (...). Il est frustrant que l'art du peintre ou du sculpteur ne puisse jamais approcher ce présent toujours changeant, ne dise jamais rien de cette vie du corps indépendant de l'art... ». D'origine texane, le personnage était d'une grande élégance, et alliait à une excellente connaissance de l'histoire de l'art une réflexion profonde sur sa pratique, affirmant notamment : « Je ne fais ni de l’art pour l’art, ni de l’art contre l’art. Je suis pour l’art, mais pour l’art qui n’a rien à voir avec l’art. L’art a tout à voir avec la vie ». Il est mort le 12 mai dernier chez lui, en Floride, d'une crise cardiaque, à l'âge de 82 ans.


Le Palais de Tokyo accueille cet été cinq mini-expositions d'artistes placées sous le signe du chaos comme de l'entertainment les plus fous. Les expositions, collectivement intitulées Superdome, en référence à ce lieu mythique de la Nouvelle-Orléans, à la fois terrain de jeu du Superbowl et refuge des sinistrés de l'ouragan Katrina, rendent compte d'une schizophrénie contemporaine entre détresse et divertissement, dans la lignée des expositions que le directeur du Palais de Tokyo, Marc-Olivier Wahler, consacre depuis deux ans à la notion d'élasticité de l'œuvre d'art.  Sans conteste, l'œuvre la plus impressionnante est l'installation Last Manœuvres in The Dark, du duo d'artistes Fabien Giraud & Raphaël Siboni. Fichés sur de hautes piques, 300 casques de Dark Vador en terre cuite émaillée noire menacent le spectateur, tels une armée fantôme. Chaque casque abrite un ordinateur qui communique avec les autres pour former une intelligence artificielle produisant une musique mixée, aux sons graves et profonds. L'effet est saisissant.  Plus « léger », l'éléphant en équilibre sur la trompe de Daniel Firman, Würsa, défie les lois de la gravité terrestre. À partir de savants calculs scientifiques, l'artiste a estimé que c'était pourtant possible... à 18 000 km de la Terre, ou sur une planète de 2484 km de circonférence, à faible gravitation. L'hyperréalisme de la sculpture ajoute au malaise que l'on ressent en faisant le constat de la relativité des circonstances de vie sur terre.
Malaise également dans l'installation de l'artiste et ingénieur italien Arcangelo Sassolino, Afasia 1, qui propulse à plus de 600 km/h des bouteilles de bière contre un mur, formant petit à petit une montagne de verre. La violence du choc et l'absurdité de ce système complexe confèrent à l'œuvre une étrangeté ludique, en parfaite résonance avec le thème de l'exposition, entre violence et jeu.
Jonathan Monk quant à lui investit simultanément les espaces des institutions jumelles, le Palais de Tokyo et le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, pour une exposition en stéréo, Time Between Spaces. D'un bâtiment à l'autre, les œuvres se répondent : deux talkie-walkies, deux individus prostrés en pleine rêverie dans un coin de l'expo, le centre d'un puzzle et ses bords, etc. Il crée ainsi un non-lieu de l'œuvre-d'art, un entre-deux de l'exposition dont le spectateur est chargé de reconstituer l'intégrité.
Superdome, Palais de Tokyo, jusqu'au 24 août 2008 (www) : Raphaël Siboni & Fabien Giraud, Last Manœuvres in The Dark Jonathan Monk, Time Between Spaces Arcangelo Sassolino, Afasia 1 Daniel Firman, Würsa Christoph Büchel, Dump


Yves Saint Laurent est décédé hier à Paris. On ne reviendra pas sur son unique regret - ne pas avoir inventé le jean - ou le fait qu'il fut le premier à oser habiller les femmes de tailleurs, de smokings etc. Comme toujours les hommages omettent plus qu'ils ne célèbrent.
En revanche, parmi les nombreuses citations qui émaillent les hommages qu'on peut lire dans la presse, on retiendra cette phrase un peu étonnante mais au fond extrêmement inspirée de Françoise Giroud : "Le secret qui a rendu Yves Saint Laurent souverain de son époque, avait un jour expliqué Françoise Giroud, c'est qu'il hait la mode. La mode telle qu'on l'entend, métronome stupide qui bat l'année à deux temps - été-hiver, hiver-été - et qui voudrait croire qu'il donne le la."


 De drôles de phénomènes sociaux se manifestent sous la verrière du Grand Palais. Des individus munis de petites antennes (comprendre audio-guides) se déplacent en solitaire dans un espace immense et mis à nu (le Grand Palais). D'étranges ballets, qui semblent de loin presque codifiés, s'improvisent simultanément à différents endroits: trois personnes, côte à côte, avancent lentement vers une plaque, tandis que plus loin une autre recule rapidement, la tête vissée vers le ciel. Un courageux se risque à tourner autour de l'oeuvre en regardant le plafond quand certains restent immobiles, comme captivés. On assiste aussi à des manifestations d'affections abruptes, l'acier est touché, caressé, senti. Ça expérimente, ça découvre, ça teste. Bercé par les paroles de Serra et d'autres spécialistes de l'oeuvre qui s'écoutent en français, ou en anglais, dans l'intimité de l'audio-guide, le visiteur se déplace différemment. Solitude et divagation, pour une promenade qui trouble l'équilibre mais qui, paradoxalement, recentre.
(illustr Promenade 2008, Lorenz Kiensle©Monumenta 2008, ministère de la culture et de la communication) Promenade par Richard Serra, Monumenta 2008, au Grand Palais jusqu'au 15 juin 2008. (www)


|
|